Et après le flow ?…
Revenir au monde, entre création et charge mentale
Entrer en création nécessite des conditions particulières, une forme d’abstraction du réel, propice à cette entrée en création. Par conséquent, en sortir peut demander un temps d’adaptation, voire une frustration. En effet, dans cet état créatif, la concentration est souvent intense. Le cheminement de pensée(s) coupe du monde extérieur et plonge dans un état mental autre. Quelque part, dans cet espace, la vie intérieure prend le pas sur la vie extérieure. Hors des tâches et des obligations, la pensée est juste à cet art en train de se faire.

L’état de flow
Cet état pourrait se rapprocher de ce que le psychologue americano-hongrois Mihály Csíkszentmihályi1 appelle le flow2 ou expérience autotélique en français. Théorisé à partir des années 1975, le flow est une immersion totale, une absorption telle que l’attention devient continue et que la perception du temps se transforme. Cette expérience optimale procure un réel bien-être, faisant momentanément disparaître les tracas et les tensions du quotidien.
Je ne parlerais pas de transe, mais plutôt d’un état proche de la méditation : une qualité d’attention, une forme de présence extrême dans laquelle les idées s’enchaînent avec fluidité, parfois au-delà du contrôle conscient, dans une logique presque autonome.
Dans cet état, je ne suis pas dans une bulle. Je fais corps avec ce qui est en train de se créer. Ma pensée et mes gestes se rejoignent pour rendre tangible ce que mon intuition, ma relation aux médiums et mon imaginaire suggèrent. Dans cet espace, monde intérieur et réalité coexistent. Cet espace est fragile, car ce qui reste peu visible dans le processus créatif n’est pas tant l’entrée dans cet état que la manière dont on en sort.

Ré-émerger
Sortir de la création, c’est revenir déjà à soi. Puis, revenir au monde, aux autres, à la parole, aux gestes ordinaires. Revenir à ce qui continue pendant que l’on s’était absenté·e. Et ce retour n’est pas toujours progressif… Un appel, une demande, une urgence suffisent à interrompre l’élan. Il faut alors répondre, s’ajuster, redevenir disponible. Le passage est brutal. Comme si deux régimes de réalité entraient en collision : celui, continu, de la création, et celui, fragmenté, du quotidien.
Mais ce qui se joue ici dépasse la simple fatigue mentale. Il y a parfois une sensation de décalage, de lenteur, voire de perte d’idées et de fil de pensées. Comme si quelque chose devait se réorganiser intérieurement pour ré-habiter le monde commun. Ce moment pourrait être pensé comme un état post-créatif : une phase de « ré-entrée », instable, entre immersion et réalité.
Mais ce retour au réel n’est pas le même pour tous et toutes.

Jongler avec la charge mentale
La charge mentale est profondément conditionné par nos vies, nos rôles et les attentes sociales qui pèsent sur nous. Notamment pour les femmes, et en particulier lorsque celles-ci sont mères. Là où la création demande du temps, de la continuité, une forme de retrait, le quotidien, lui, exige une disponibilité constante.
Pour ma part, j’ai mis de côté la création pendant les premières années de mes deux filles. À cette époque, je ne me pensais plus comme artiste, mais uniquement comme mère au foyer. La création s’est ensuite réimposée progressivement. Comme un retour nécessaire. Il m’est devenu essentiel de ne plus être seulement une mère, mais de me retrouver aussi en tant qu’artiste et en tant que femme.
Cette tension n’est pas isolée. Elle traverse de nombreuses pratiques et métiers.
La sociologue Monique Haicault3 a mis en évidence la charge mentale4 : ce travail invisible d’organisation, d’anticipation et de gestion du quotidien. Un travail qui ne s’interrompt pas, et qui entre en tension directe avec l’état créatif. Créer suppose de pouvoir oublier temporairement dans la mesure du possible.
Comme le disait si justement la romancière Virginia Woolf, « une chambre à soi »5 est nécessaire pour accéder à l’autonomie et la création. Mais il faut aussi du temps à soi, et surtout la possibilité de ne pas être immédiatement rappelée au réel.

J’ai aujourd’hui cette chance d’avoir une pièce dans laquelle je peux travailler, m’éparpiller, laisser les choses en suspens, en désordre ou en l’état. Cela n’a pas toujours été le cas. Pendant plusieurs années, j’ai créé dans un coin du salon. Je sais donc à quel point disposer d’un espace à soi est essentiel — non seulement pour créer, mais pour se soustraire, ne serait-ce qu’un moment, aux sollicitations du quotidien.
Faire les courses, préparer les repas, répondre aux messages, organiser, prévoir, s’occuper des autres, du foyer — toutes ces tâches nécessaires, souvent invisibles, fragmentent l’attention et empêchent parfois de prolonger ou même de retrouver cet état. Ainsi, sortir de la création n’est pas seulement une transition intérieure. C’est un point de friction entre deux mondes : celui de l’élan créatif, et celui du travail domestique, relationnel et répétitif.
Pour ma part, je ne vois pas de différence fondamentale entre la vie d’artiste et celle de tout autre travailleur ou travailleuse. Reléguer, déplacer, interrompre — encore davantage lorsqu’on est mère est frustrant voire douloureux. Alors, quelque chose s’érode, parfois. Quelque chose bouillonne en silence — peut-être le plus difficile. Avec le risque, à terme, de s’éteindre ou de tomber dans l’oubli.
Il faut alors composer, s’adapter, jongler.
Car la vie ne peut pas être uniquement création — elle en est aussi la matière.
Aujourd’hui, j’essaie de préserver cet espace de liberté créative au maximum même si je fais encore passer des taches en priorité qui m’encombrent l’esprit au risque de perdre du temps précieux pour mon travail. Je ne cherche pas à être coupée du monde, mais à pouvoir y entrer et en sortir sans rupture trop brutale. Et lorsque cet état m’est donné, je le reconnais pour ce qu’il est : un moment fragile, d’un inexplicable besoin parfois — presque une forme de grâce.
Quand le flow persiste…

Peut-être aussi que tout ne s’interrompt pas complètement. Dans certains gestes du quotidien — étendre le linge, faire la vaisselle, marcher — quelque chose continue de travailler en arrière-plan. Une idée persiste, se transforme, se déplace.
La création ne disparaît pas toujours : elle se présente et passe à travers les interstices du réel.

- https://fr.wikipedia.org/wiki/Mih%C3%A1ly_Cs%C3%ADkszentmih%C3%A1lyi ↩︎
- https://shs.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2017-4-page-42?lang=fr ↩︎
- https://lest.fr/fr/equipe/honoraire/monique-haicault ↩︎
- https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/d-ou-ca-sort/d-ou-ca-sort-du-mardi-14-fevrier-2023-6737595 ↩︎
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Une_chambre_%C3%A0_soi ↩︎




