Comment l’humilité peut devenir une manière d’habiter le monde ? Entre philosophie, art et création, une réflexion intime et poétique.

L’importance de l’humilité dans notre monde moderne

Ces derniers temps, je me dis qu’il faudrait un peu plus d’humilité dans ce monde de brutes. Ni rabaissement, ni effacement de soi, l’humilité est une manière d’habiter le monde. Une façon d’admettre son humanité sans apparat. C’est surtout ajouter de la simplicité dans notre rapport au monde et à l’autre. Une simplicité qui évite le masque du paraître, qui chasse le « trop en faire » pour impressionner – quitte à bousculer certains codes de bienséance.

Notre époque manque profondément d’humilité. Pourtant, elle permet de réduire l’orgueil et dégonfler l’ego. Elle remet notre condition d’humain à sa juste place :

  • ni puissant, ni impuissant,
  • ni faible, ni fort,
  • ni inférieur, ni supérieur.

Se sentir simplement vivant.e parmi les autres vivant.e.s sur cette Terre. D’ailleurs, quand je regarde un ciel nuageux, une mer qui s’agite ou le balancement des feuilles d’un arbre, je ressens cette petitesse. Elle est apaisante même. Elle me rappelle que je ne suis qu’une part d’un tout beaucoup plus vaste. Dont je n’ai même pas vraiment conscience. L’humilité commence peut-être là : dans la conscience tranquille de notre fragilité et de notre éphémère passage sur cette Terre. C’est aussi se taire face à la beauté que la nature offre et observer les efforts silencieux qu’elle déploie pour survivre et s’adapter.

Être humain.e

Michel de Montaigne1, philosophe, écrivain pionnier de l’ »autoanalyse » loin du narcissisme, cherchait l’universalité à travers l’exploration de sa propre condition humaine. Pour lui, la sagesse passait par la reconnaissance de ses limites. C’est à dire : reconnaître que l’on ne sait pas tout. Que sous l’influence de nos émotions, nous nous trompons souvent. Que nous changeons, que nous évoluons – que nous le voulions ou non.

Cette pensée invite à relativiser :

  • de ne pas tout comprendre,
  • de ne pas tout maîtriser.

L’humilité appelle à se décentrer. À quitter le seul regard de son ego pour mieux appréhender le monde et les autres. Être fier.e de se réaliser seul.e, d’être totalement indépendant.e, de se suffire à soi-même peut parfois isoler et rendre aveugle. Car, dans nos chemins de vie, il y a toujours quelqu’un qui a été là : une présence, un guide, un auteur/ une autrice, une voix. L’humilité, c’est reconnaître que l’on apprend des autres pour mieux se connaître soi-même. Chez Montaigne, on ne se connaît jamais seul.

Grande lectrice et curieuse d’apprendre, je suis profondément intéressée par l’autre – son histoire, ses mots, ce qui le construit et l’anime. Et puis sachant d’où je viens, l’humilité et la gratitude me cadrent en permanence. En effet, nos origines sociales, nos lieux de vie, nos parcours nous façonnent et face à l’histoire du monde et à celles et ceux qui nous ont précédés, une forme d’humilité s’impose aussi. Nous ne commençons pas le monde : nous en héritons.


Art et humilité

J’échange régulièrement avec des personnes qui disent ne rien connaître à l’art – parfois même en s’en excusant. Certains types d’art, bien sûr, demandent un contexte, une explication – un monochrome, par exemple. Je les invite cependant à pousser la porte d’une galerie ou d’une exposition. Lorsqu’elles osent et prennent le temps de regarder, d’explorer, d’échanger : les barrières tombent et les blocages se défont.

Mais je pense aussi à l’Art Modeste défendu par Hervé Di Rosa : un art qui ne veut ni hiérarchie, ni sacralisation. Un art qui fait partie intégrante de la vie quotidienne. À contre-courant d’un certain élitisme, ce mouvement remet l’art au contact du réel et de la culture populaire. Et il a même son musée : Le Miam2 !

Je pense également à l’Arte Povera, né dans les années 1960, incarné entre autres par Giuseppe Penone et Giovanni Anselmo. Des matériaux simples, bruts, pauvres. Une sobriété presque politique, en réaction à la société de consommation.

Et à Jean Dubuffet3 qui avec l’Art Brut a montré la sincérité avant la sophistication avec un art dégagé du discours dominant. Un art vivant, vibrant et singulier tout en mettant en lumière des artistes autodidactes, en dehors des circuits académiques.

Ces exemples de formes d’art me touchent et me parlent tout comme de nombreux autres œuvres qui, pour certaines, traversent les siècles.

Pour moi, l’humilité artistique consiste à essayer de m’adresser à toutes et tous, dans la mesure du possible. Partager une vision que chacun pourra s’approprier, car chacun aura sa propre lecture, ses propres ressentis. Dans ma pratique, l’émotion est souvent le cœur de la création. Avec elle, il m’est difficile de tricher. Je cherche une certaine sincéritésimple, mais jamais simpliste.

La gratitude comme fondement

En tant qu’artiste, la tentation existe toujours de vouloir impressionner, d’être reconnu.e et/ou de briller en société. Lorsque j’ai commencé et que j’ai bien vendu, mon ego, je vous l’avoue, a un peu gonflé. Puis la réalité m’a fait atterrir. J’ai appris qu’un succès ne signifie pas reconnaissance et que l’arrogance n’est pas une caractéristique glorieuse. Accueillir avec humilité ne fait pas de moi une grande artiste, mais une personne qui pratique un travail exigeant habité par l’abnégation, la rigueur, le doute et l’apprentissage constant. Être heureuse de créer n’a rien d’une euphorie permanente. C’est souvent de la réflexion, des décisions et de la contemplation.

Mais créer est une chance. Plus je crée, plus je le ressens profondément. Cette gratitude me donne une raison d’être, de penser et de vivre dans ce monde. Une chance d’être traversée par une idée, une couleur, une émotion. Une chance de transformer quelque chose d’invisible en forme partageable. Accueillir les émotions sans les contrôler, sans les embellir artificiellement. Les laisser brutes, fragiles, imparfaites.


Une force à cultiver chaque jour…

L’humilité n’est pas une posture, ni une stratégie : c’est un état intérieur.

Je veux simplement me tenir là, à ma place, et faire de mon mieux tout en étant attentive à la poésie du monde, qui est mon quotidien. L’humilité, pour moi, c’est garder les yeux et le cœur ouvert et remercier chaque jour nouveau pour ce qu’il peut nous apporter.


  1. Pour en savoir plus sur Montaigne, je vous suggère d’écouter cette émission : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-chronique-de-christophe-andre/la-chronique-de-christophe-andre-du-mardi-24-mai-2022-3983275 ↩︎
  2. https://miam.org/ ↩︎
  3. Sa collection est visible au Musée de Lausanne : https://lausannemusees.ch/fr_CH/musees/collection-de-l-art-brut ↩︎
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