Tête-à-tête créatif

En tête-à-tête créatif

Il me tenait à cœur de parler de ces moments si importants de la création. Ceux qui donnent le « la » du début, accompagnent le milieu du parcours, et, conduisent parfois, jusqu’à la fin d’un travail artistique. Je veux parler de ce temps de réflexion autour d’une œuvre en train de se faire. Une sorte de tête-à-tête secret, un cheminement dont on ne voit, généralement, que le résultat.

Certains aimeraient être de petites souris et se glisser dans l’atelier pour observer ce qui s’y passe, voir comment l’artiste travaille et tenter de percer ses secrets. Car l’acte de création et son résultat ont quelque chose de magique, parfois même de mystérieux. Derrière l’œuvre achevée se cachent des heures de recherches, d’hésitations, de concentration, d’essais et de choix dont le public n’a pas nécessairement conscience.

Comment commencer ? Par où ? Par quoi ? Comment entrer dans une nouvelle création ? Que dire ? Que rajouter ? Comment continuer ? Comment rebondir ? Qu’est-ce que je veux montrer ? Qu’est-ce qu’il faut reprendre, faire disparaître ou, au contraire, faire apparaître ? Autant de questions que l’artiste se pose, souvent sans un mot, dans le silence de son atelier. Puis, à un moment, une porte s’ouvre. Un point d’entrée se dessine, une piste se révèle. Quelque chose attire l’attention et donne envie de poursuivre. C’est là que tout commence vraiment ! Palpitant, non ?

Et, les chemins empruntés sont innombrables. Certaines créations ont mûri longtemps avant de prendre forme, jusqu’à apparaître comme des évidences. D’autres naissent d’une intuition, d’une rencontre inattendue entre une couleur, une matière, un geste ou une émotion. Il arrive aussi que plusieurs œuvres, sans avoir été pensées ensemble au départ, finissent par se répondre. Elles entrent en résonance et deviennent alors une série.

À l’origine d’une création : une rencontre

Dans ces moments où le bruit du monde se fait moins perceptible, la voix intérieure peut alors prendre davantage de place. Des images remontent, des sensations émergent, des souvenirs ressurgissent. Des émotions se glissent parfois dans un geste ou une couleur, sans contrôle ou volonté précise. Même si certaines décisions sont conscientes- comme le choix d’une couleur pour son harmonie avec les autres, l’équilibre d’une composition – d’autres choix semblent échapper à la conscience. Un trait, une forme ou une association de couleurs s’impose selon les expériences et notre manière singulière d’être au monde.

Et puis, il y a l’accident. La tache qui perturbe et révèle un contour inattendu. Un trait qui ouvre une nouvelle voie. Une matière qui résiste, qu’il faut gratter ou alléger. Ce qui apparaît d’abord comme une erreur devient parfois le point de départ d’autre chose. Il faut alors décider quoi en faire : l’effacer, le transformer ou, au contraire, lui donner toute sa place.

L’artiste Louise Bourgeois résumait ce mouvement par ces mots :  » I do, I undo, I redo1« que l’on peut traduire par « Je fais, je défais, je refais ». Créer, c’est aussi accepter de revenir sur ce que l’on vient de faire, de défaire un équilibre pour en trouver un autre. Lorsque je crée, je sais que le plus important n’est pas le résultat mais tout le cheminement qu’il m’aura fallu pour arriver à un résultat. Et ce résultat s’est construit avec des rencontres justement, ses hasards et aléas.

Et alors, une création oblige à faire des choix. Ce tête-à-tête n’est pas simplement un tête-à-tête avec soi-même. Il va bien au-delà à travers la matière, les outils, les images, les souvenirs, le monde et tout ce qui peut surgir dans ce temps à l’œuvre.

L’artiste n’est pas en quelque sorte pas seul à décider de ce qui advient. Il tâtonne, essaie, transforme, accepte ou refuse. Il compose avec ce qui apparaît. Il lui arrive de guider l’œuvre, mais aussi de se laisser guider par elle. L’artiste Leonor Fini disait, selon une traduction française de ses propos : « Ma peinture suit le chemin que suivent les rêves2« . Cette phrase me fait penser à ces moments où la création nous entraîne vers un territoire qui n’était pas prévu d’explorer. Cet espace entre le réel, le tangible et ce qui cherche encore à prendre forme, entre irréel et imaginaire.

Être happé.e

Pour se laisser absorber par ce que l’on est en train de faire, il faut parfois créer les conditions nécessaires. Pour atteindre cet état, il faut pouvoir s’extraire du bruit environnant. Trouver une forme de solitude, un espace où le silence devient possible et où l’attention peut se déployer. L’artiste Agnès Martin expliquait qu’un artiste doit pouvoir être seul et silencieux3. Elle soulignait aussi que cette solitude peut faire naître une forme de peur qu’il faut apprendre à reconnaître pour ne pas se laisser arrêter par elle.

A travers cette solitude, qui n’est pas nécessairement un retrait du monde, l’extérieur prend ce recul nécessaire afin de mieux percevoir ce qui se passe en soi, mais aussi ce qui se révèle dans le travail en cours. Les pensées se succèdent, parfois à toute vitesse, sans que l’on sache toujours comment elles s’enchaînent. L’erreur a même toute sa place dans ce processus : le tâtonnement fait partie de la recherche et nourrit les choix à venir.

 » D’un œil, observer le monde extérieur, de l’autre regarder au fond de soi-même4. » disait l’artiste Amadeo Modigliani. Il y a une sorte d’aller-retour entre soi et ce à quoi confronte la création artistique.

Ce tête-à-tête n’est donc pas toujours serein ou tranquille. Marc Chagall disait : « Il ne faut pas expliquer, il faut sentir5. » Une formule qui nous invite à approcher la création autrement, sans chercher immédiatement à tout comprendre, ni à tout justifier.

Ressentir : c’est se laisser happer par les couleurs, les matières, les traits. C’est regarder TOUT ce qui advient, et ce se passe sans chercher immédiatement à l’exploiter. C’est se laisser retenir par une forme, se laisser attirer par une couleur et /ou questionner un détail. Puis, peu à peu, on se retrouve absorbé, au point de perdre la notion du temps. Il est question là, non seulement de penser avec un médium, mais aussi de ressentir à travers lui. Le geste devient une manière d’explorer ce qui ne trouve pas toujours sa place dans les mots. Quelque chose se joue alors, d’inexplicable, d’ineffable.

Pourvoir observer un artiste au travail est vraiment intéressant. C’est le cas de quelques documentaires dont celle de Pablo Picasso filmé par Henri-Georges Clouzot dans Le Mystère Picasso6. Cet accès à une partie du processus créatif met en lumière le geste, sans toutefois vraiment tout révéler. Les pensées restent invisibles, les hésitations ne sont pas toujours perceptibles. Il demeure une part de mystère, un espace intérieur auquel nous n’avons pas accès.

Moi-même, je ne sais pas toujours expliquer mais il m’arrive de me filmer pour laisser parfois une porte ouverte et un œil sur une création en train de se faire (qui d’ailleurs ne sera pas toujours celle vue au départ…)

Attentif à ce qui se produit, cette concentration, mélange de réflexions et d’adaptations, accident ou non, peut emmener parfois, à prendre un tournant…

Se confronter à l’inconnu

Créer, c’est aussi accepter de se laisser conduire vers l’inconnu. Si, certains artistes ont une vision très précise de ce qu’ils souhaitent réaliser, d’autres partent d’une intuition, d’une image fugace, d’une envie difficile à formuler. Pour ma part, le résultat final est parfois bien différent de ce que j’avais imaginé au départ. Et c’est justement ce qui est intéressant : ces instants où une création artistique prend un tournant différent de son point de départ. Un geste en appelle un autre, une couleur en transforme une seconde, une forme modifie l’équilibre de l’ensemble. Ce qui semblait fonctionner ne fonctionne plus. Ce que est corrigé finit parfois par devenir tout autre chose, jusqu’à nous conduire vers un résultat imprévisible !

Il faut alors accepter de tâtonner, de revenir en arrière, de changer de direction. Ne pas vouloir maîtriser chaque étape, mais laisser la possibilité de se déployer et de se laisser surprendre, s’émouvoir et s’émerveiller !

L’artiste Pierre Soulages disait : « La peinture pour un peintre est une expérience poétique7. » Cette phrase parle de la création comme d’une expérience qui ne consiste pas seulement à exécuter une idée déjà construite dans notre esprit. C’est laisser le travail lui-même nous apprendre quelque chose qui attrait à une certaine forme de liberté. Cette liberté est d’ailleurs l’une des plus belles expériences de la création…

Ce cheminement dans l’inconnu librement fait échos aux recherches de l’artiste Maria Helena Vieira da Silva. Elle évoquait la création comme une aventure, parce que l’on ne sait pas toujours ce que l’on va trouver au bout du chemin. C’est un chemin, mais ce chemin peut devenir trois chemins, peut devenir quatre chemins, peut devenir une impasse… Quand je peins, je ne sais pas. Je ne sais pas, c’est-à-dire je sais. Mais… je ne sais pas…8 »

L’espace de création devient alors un espace de recherche et de découverte, un lieu de tous les possibles. J’aime expérimenter et me laisser surprendre par ce qui advient parfois contre ma volonté. Cette sorte de lâcher-prise peut se révéler prometteur et m’a ouvert des possibilités que je n’aurai pas imaginées. Et, dans cette attente, le regard est primordial…

Apprendre à voir

Ce tête-à-tête est donc une façon d’apprendre à voir. Non pas simplement de regarder une image, mais observer ce qui est en train de se faire, de prendre forme et, presque, de prendre vie.

L’artiste Jean Dubuffet évoquait la capacité de la peinture à transformer notre regard sur le monde. « C’est la peinture qui me sert d’yeux. Quand je peins j’ai l’impression de commencer seulement à voir les choses, de les voir dans une lumière toute nouvelle porteuse de révélation. Ça me fait le même effet que de regarder les choses à travers une lunette enchantée. » 9

Et si créer, c’était aussi apprendre à voir autrement ? Porter attention à ce qui, jusque-là, nous échappait. Découvrir une forme dans une tache, un paysage dans quelques traits, une présence dans un jeu de matières. Oser passer de longues minutes à observer, sans rien toucher. Prendre du recul, s’approcher, tourner autour, puis s’éloigner avant de mieux revenir. Quelque chose travaille en arrière-plan. Ce mélange de réflexion, d’intuition, d’hésitation et d’attente fait lui aussi partie du processus créatif.

Il faut parfois du temps pour comprendre ce qui gêne, ce qui dérange ou sonne faux, ce qui manque ou ce qui, au contraire, doit rester tel quel. Et il n’est pas toujours nécessaire de trouver immédiatement une réponse. Regarder encore, laisser reposer, revenir plus tard : cela fait aussi partie du travail.

Et s’arrêter…

Et puis vient le moment de mettre fin à ce tête-à-tête.

Faut-il encore ajouter quelque chose ? Reprendre un détail ? Modifier un équilibre ? Ou faut-il, au contraire, accepter de ne plus rien toucher… Cette décision n’est pas toujours évidente. Il arrive que l’on reprenne une création que l’on croyait achevée, que l’on hésite encore après plusieurs jours ou que l’on finisse par comprendre qu’une intervention supplémentaire ne ferait que l’éloigner de ce qu’elle est devenue. S’arrêter, ce n’est donc pas nécessairement renoncer. C’est parfois reconnaître que l’œuvre a atteint un point d’équilibre, qu’elle n’a plus besoin de nous à cet instant. Et c’est accepter de la laisser exister à travers d’autres regards.

D’ailleurs, l’artiste Joan Miró a déclaré : « Ce qui est important, ce n’est pas de finir une œuvre, mais d’entrevoir qu’elle permette un jour de commencer quelque chose10. »

Un autre regard pourra bientôt s’y poser, s’attarder sur un détail que nous n’avions pas remarqué, y trouver une émotion ou une histoire différente de la nôtre. Une création artistique ne révèle pas nécessairement tout ce qu’elle porte au premier regard. Et, c’est aussi là qu’elle dépasse son créateur : elle peut lui faire découvrir quelque chose qu’il n’avait pas encore compris, tout comme elle peut éveiller chez un autre une émotion ou une interprétation inattendue.

Puis recommencer…

Peut-être est-ce aussi cela, le mystère de la création : passer des heures en tête-à-tête avec une création, sans savoir exactement ce qui se joue, puis accepter de la laisser partir. Elle poursuit alors son chemin, à travers d’autres regards, d’autres sensibilités. Et ce qui a commencé dans le silence de l’atelier peut, à son tour, entrer en résonance avec le monde.

  1. https://main-tate-3be997.up.railway.app/whats-on/tate-modern/unilever-series-louise-bourgeois-i-do-i-undo-i-redo ↩︎
  2. https://www.lejournaldesarts.fr/marche/le-chemin-des-reves-de-leonor-fini-173960 ↩︎
  3. https://www.aaa.si.edu/collections/interviews/oral-history-interview-agnes-martin-13296 ↩︎
  4. https://www.radiofrance.fr/franceculture/amedeo-modigliani-d-un-oeil-observer-le-monde-exterieur-de-l-autre-regarder-au-fond-de-soi-meme-8801196 ↩︎
  5. https://catalogue.ina.fr/doc/TV-RADIO/TV_60232.001/marc-chagall ↩︎
  6. https://www.lacinetek.com/fr/film/le-mystere-picasso-henri-georges-clouzot-vod ↩︎
  7. https://fresques.ina.fr/soulages/fiche-media/Soulag00004/pierre-soulages-parle-de-son-rythme-de-creation.html ↩︎
  8. https://fr.wikiquote.org/wiki/Maria_Helena_Vieira_da_Silva ↩︎
  9. https://www.radiofrance.fr/franceculture/peindre-c-est-quoi-pour-chagall-matisse-picasso-6229962 ↩︎
  10. https://www.miro.art/a-propos-de-miro/ ↩︎
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