L’artiste « habité » entre mythe et réalité(s)
Être habité
Il ou elle est habité.e : voilà ce que l’on peut dire d’un artiste qui travaille, d’un artiste qui parle de son travail, d’un artiste qui parle d’art. Et, entre artiste habité ou illuminé, la frontière est mince.
Parler d’art, comme parler de son propre art, c’est tenter de transcrire, de mettre des mots sur des émotions diverses, intenses – parfois contradictoires – qui nous traversent. C’est éprouver des sensations, formuler des impressions, faire des allers-retours – parfois des détours – et convoquer des maîtres, ou des modèles, comme support.
Alors, il est difficile de rester apaisé, calme, sans être profondément passionné. On convoque la matière, on invoque les couleurs, on parle de profondeur, d’intensité, d’aplats, de modelés, d’expressions de corps, de visages, de captures de gestes… Voyez déjà : je m’emporte ! Comment ne pas exprimer tout cela sans joie, ni euphorie ? Pour ma part, c’est impossible…
Alors les mots se cherchent. Des superlatifs surgissent, des phrases apparaissent comme des révélations -des épiphanies, qui tentent de traduire ce que l’on ressent, sans rien oublier et ne pas trahir.
L’artiste habité par son art
Être habité, c’est donner parfois l’image d’être possédé, enivré, épris par quelque chose qui nous dépasse. Une force qui nous anime, si puissante qu’elle déborde, au point de sembler excessive, dérangeante, presque “illuminée”.
Et pourtant, il y a une forme de fascination. Écouter un artiste parler de son art attire, intrigue. Il y a quelque chose à voir, presque un spectacle.

Certains l’ont parfaitement compris. l’artiste surréaliste espagnol Salvador Dalí2 jouait de cette image : il se mettait en scène, incarnant l’artiste habité par excellence, nourrissant à la fois la curiosité du public et les attentes médiatiques.

Outre Dali, d’autres artistes ont su toucher le public et les rendre immortels…

C’est le cas de la plasticienne, sculptrice et dessinatrice franco-américaine Louise Bourgeois 4 dont l’œuvre est indissociable de sa vie. Tout son art est profondément lié à son histoire personnelle, à son enfance, à ses blessures et traumatismes qu’elle a mis en scène et en mots. Elle laisse surgir ce qui doit surgir rendant ainsi l’exploration des liens familiaux identificatoires.
L’artiste habité par l’engagement
Un artiste habité peut être un artiste engagé. Pourtant, quand il est s’agit des femmes, le regard change. Le terme “habité” disparaît souvent au profit de mots plus violents comme hystérique ou folle. Pourtant, l’intensité est la même.

La sculptrice, peintre et plasticienne franco-américaine Niki de Saint Phalle6 est traversée par une énergie, une rage, une révolte. Si des expériences violentes, comme le viol subi dans son enfance ont réveillé chez elle une sensibilité accrue, elle s’est engagée toute sa vie contre le racismes, les injustices, le Sida et surtout le droit des femmes ! Dans ses œuvres, elle tire de la peinture à la carabine, elle crée les Nanas, ses femmes monumentales qui habitent l’espace, l’occupent et l’envahissent. Son art de la démesure est à la hauteur de ses engagements.7

La Street-artiste française Miss.Tic,8 quant à elle, investit la rue. Poète et plasticienne, elle en fait un espace habité par les mots et les images. Les murs de Paris sont devenus le support de ses pochoirs revendicateurs de liberté. Ainsi, sa poésie urbaine entre provocation, gravité ou insouciance, s’inscrit dans le quotidien de tous et toutes, dans cet espace du vivre ensemble.

Et, l’engagement peut aussi prendre une autre forme. Chez l’artiste plasticien contemporain allemand Anselm Kiefer9, l’œuvre est traversée par l’histoire. Né dans l’après-guerre, son travail plastique est hanté par la Shoah. De sa vie personnelle, il porte la mémoire allemande, ses silences, ses ruines, ses zones d’ombre. Dans ses œuvres monumentales, tableaux et sculptures sont issus de matériaux (plomb, paille, cendre ) qui incarnent une mémoire lourde, presque impossible à porter. Être habité, ici, c’est faire face à ce qui a été et doit rester en mémoire pour ne pas oublier les cicatrices que l‘Histoire laisse derrière elle.
Être habité, ce n’est pas seulement être traversé par soi. C’est donc également porter le monde, en absorber les tensions, en révéler les fractures.
L’artiste habité par la nécessité
Être habité, ce n’est pas seulement ressentir intensément. C’est surtout : ne pas pouvoir faire autrement. Ce n’est pas un choix — ou alors un choix déjà fait, depuis longtemps, quelque part en soi. Mais : une nécessité.

Chez Vincent van Gogh11, la création est une urgence. Une production presque compulsive, irrépressible. D’ailleurs, de cette fièvre créatrice, sont nés près de 2000 œuvres en seulement 10 ans. Ses couleurs dominantes : le bleu et le jaune sont les couleurs qu’il rattache au divin. D’un côté l’infini, de l’autre, la joie solaire et extrême ! Ce bonheur pur de créer tout simplement en quelque sorte.

Chez Ferdinand Cheval13, cette nécessité prend la forme d’une obstination entre labeur et dévouement. Pendant des années, il construit seul un palais, véritable chef d’œuvre de l’art Naïf, entièrement absorbé par sa vision. Sans mise en scène, sans détour, il crée un palais enchanté et enchanteur qui suscite toujours aujourd’hui admiration et intérêt.

Avec l’artiste contemporaine japonaise Yayoi Kusama14, la nécessité de créer rend l’œuvre immersive et totale. Les motifs se répètent, comme les pois significatifs de ses œuvres et envahissent l’espace. A travers ses installations, elle tente de transmettre ses propres visions hallucinatoires au spectateur, qui, entre dans l’œuvre, et à son tour, se trouve comme habité.
Mais être habité pose une question : Où se situe la limite entre l’élan et la maîtrise, entre l’abandon et le contrôle ?
L’artiste habité par l’invisible
Être habité ne signifie pas nécessairement envahir ou occuper des espaces monumentaux ou multiplier les motifs, c’est parfois tenter de montrer l’invisible à sa façon.

Dans l’œuvre du peintre américain Mark Rothko15, l’intensité est silencieuse. Ses grands formats invitent à la contemplation, à une forme de méditation. La couleur devient expériences, expérience de réminiscences de plage en été, de lumière éclatante, de désirs pénétrants, de douce nuit, de la fraicheur d’une pluie… Inspiré par la philosophie et la psychologie, ses tableaux expressionnistes abstraits sont comme des portes vers des réalités spirituelles et émotionnelles.

L’invisible habite également l’œuvre de l’artiste expressionniste russe Wassily Kandinsky.16 En effet, établit des correspondances entre peinture et musique, inventant un langage où les formes et les couleurs vibrent comme des sons. Il développe d’ailleurs une théorie selon laquelle chaque couleur possède une vibration propre et affecte l’âme de manière différente.17

Chez l’artiste peintre française Fabienne Verdier,18 le geste devient essentiel. Entre calligraphie et pensée orientale, elle travaille dans une lenteur et une concentration extrêmes. Chaque trait engage le corps entier, dans un équilibre entre maîtrise de geste, de la ligne et du lâcher-prise. Véritable physicienne de la peinture, elle se concentre, elle se retient, elle fait circuler. Dans une danse cosmique en synergie avec les éléments, elle donne forme au réel sous-jacent.
Être habité peut aussi être cela : une tension intérieure, contenue, presque imperceptible.
Habité par les corps et les regards
Mais ce n’est pas seulement une affaire d’idées ou d’émotions. Être habité, c’est une expérience physique. Un corps qui fatigue, qui tremble parfois, qui encaisse ces intensités répétées. Une tension. Une présence constante.
Lorsque la vie est rythmée par des couleurs, des formes, des lumières, des paysages, des visages à retranscrire, le regard cherche sans cesse des résonances. La pensée travaille en écho.
Et ça ne s’arrête pas...
Et puis, il y a le regard des autres. Celui qui admire, celui qui juge, celui qui réduit. Être habité peut isoler, créer un écart. Certains apprennent alors à masquer, à lisser, à rendre acceptable ce qui, au fond, ne l’est pas vraiment. Quand, d’autres refusent.
Regardeur ou créateur, regardeuse ou créatrice, il faut alors accepté d’être traversé. D’être en déséquilibre et d’être exposé et donc, parfois vulnérable. Parce que c’est là, précisément, que quelque chose se passe. Que quelque chose se crée.
Ainsi : être habité, c’est conjuguer sa manière d’être artiste et/ou sa façon d’aimer l’art.
- https://www.radiofrance.fr/pikapi/images/a97dcdc1-819e-4e61-85e1-939db2e5c7c7/1280 ↩︎
- https://www.salvador-dali.org/fr/ ↩︎
- https://www.youtube.com/watch?v=OuhEYN4KzbY ↩︎
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Louise_Bourgeois_(plasticienne) ↩︎
- https://www.radiofrance.fr/pikapi/images/5dbf8a6b-deed-425c-8f88-aae6bcd71f42/1280 ↩︎
- https://www.niki-de-saint-phalle.fr/ ↩︎
- https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i10336752/niki-de-saint-phalle-feministe ↩︎
- http://missticinparis.com/ ↩︎
- https://eschaton-foundation.com/ ↩︎
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Portrait_de_l%27artiste_(Van_Gogh) ↩︎
- https://www.vangoghmuseum.nl/en/art-and-stories/art/vincent-van-gogh ↩︎
- https://www.radiofrance.fr/pikapi/images/bcfd344a-c121-4ffd-970d-89334aec8dfc/1280 ↩︎
- https://www.facteurcheval.com/histoire/ ↩︎
- https://www.yayoi-kusama.jp/ ↩︎
- https://www.mark-rothko.org/ ↩︎
- https://www.wassilykandinsky.net/ ↩︎
- https://premierepartie.com/boutique/du-spirituel-dans-lart/ ↩︎
- https://fabienneverdier.com/ ↩︎




