l'art puissant créateur de liens

L’art puissant créateur de liens

L’art est créateur de liens

L’art est souvent présenté comme une expression personnelle, une manière de donner forme à ce que nous ressentons, pensons ou imaginons. Mais il est aussi bien davantage qu’une démarche individuelle : il peut devenir un vecteur de lien social.

Festival « Entre cours et jardins » septembre 2024

Une peinture, un livre, une photographie, une musique ou un spectacle peuvent nous interpeller, nous remuer, nous transporter, nous apaiser parfois. Ils peuvent susciter des émotions, faire naître des questions, nous conduire vers des univers que nous ne connaissions pas. Une création peut même nous toucher alors que des siècles, des frontières ou des langues nous séparent de la personne qui l’a imaginée. Ce lien n’est pourtant ni systématique ni immédiat. Nous ne réagissons pas tous de la même manière à une création, et nous ne disposons pas nécessairement des mêmes possibilités pour la découvrir.

Alors, comment une création née dans l’intimité d’une personne peut-elle devenir un espace de rencontre ? Que nous apprend-elle sur nous-mêmes et sur les autres ? Et à quelles conditions l’art peut-il contribuer à nous relier ?

L’art, témoin de nos histoires

L’art est un témoin du passé, celui de nos histoires individuelles et collectives. Il raconte des époques, des sociétés, des croyances, des conflits. Il témoigne de ce que des femmes et des hommes ont vécu, pensé, cru ou voulu transmettre. Les créations artistiques peuvent ainsi nous renseigner sur des faits, des traditions, des modes de vie et des événements, parfois bien au-delà de ce que les textes ont conservé. Mais l’art ne raconte jamais toute l’histoire. Les images du passé ne sont pas de simples fenêtres ouvertes sur ce qui a existé. Elles sont aussi des constructions, produites dans un contexte particulier, avec un point de vue, une intention, parfois une commande politique ou religieuse. Une représentation peut idéaliser un personnage, magnifier une conquête, donner une image avantageuse d’une société ou, au contraire, dénoncer ses injustices.

L’art exprime donc une vision du monde, mais il ne peut pas être considéré comme un témoignage entièrement neutre. Il montre certaines choses et en laisse d’autres dans l’ombre. Il peut participer à la transmission d’un récit collectif, tout en nous donnant les moyens de le questionner.

La Pêche miraculeuse, Jean Jouvenet situé au musée du Louvre

Si les traditions et héritages nous transmettent des gestes, des savoir-faire et des formes qui se perpétuent au fil des générations, certains artistes s’en détachent, les transforment ou les remettent en question. L’art se construit ainsi dans un dialogue permanent entre héritage et renouvellement. C’est aussi ce qui rend son histoire si intéressante : elle nous permet de regarder le passé, mais également de comprendre que notre manière de le percevoir évolue avec le temps. Regarder une image, c’est alors pouvoir se demander ce qu’elle nous montre, ce qu’elle ne nous montre pas, à qui elle s’adresse et ce qu’elle cherche à produire en nous.

L’art peut nous aider à développer notre esprit critique, à condition de ne pas nous contenter de ce qui apparaît au premier regard.

Apprendre à voir

Nous pensons souvent que regarder une peinture ou une photographie suffit pour la comprendre. Pourtant, voir n’est pas nécessairement regarder, et regarder ne signifie pas toujours comprendre et c’est une question que l’historien de l’art Daniel Arasse notamment dans son ouvrage : On n’y voit rien1. et sa série de podcast « Histoires de peintures2 » travers l’observation de tableaux, il nous invite à déplacer notre regard, voire à nous attarder sur des détails, à revenir sur ce que nous pensions avoir vu. Un élément peut alors soudain modifier notre compréhension de l’image.

Cette démarche me parle particulièrement. Nous arrivons devant une création avec nos connaissances, nos habitudes, nos références, nos préjugés aussi. Tout cela influence notre regard. Nous croyons parfois savoir ce que nous regardons avant même d’avoir réellement pris le temps de l’observer. Il faut parfois apprendre à ralentir, à regarder autrement, à accepter de ne pas tout comprendre immédiatement. Un détail, une couleur, une posture ou un élément inattendu peut nous conduire vers une autre interprétation. L’art ne nous demande donc pas uniquement de reconnaître ce qui nous est familier. Il peut aussi nous apprendre à nous étonner de ce que nous pensions connaître.

Cette liberté du regard rejoint, d’une autre manière, la réflexion du philosophe Jacques Rancière3 dans Le Spectateur émancipé. Le spectateur n’est pas simplement le destinataire passif d’un message que l’artiste aurait conçu pour lui. Il observe, interprète, compare, associe et construit sa propre compréhension. Il participe à la création du sens à travers son expérience et sa sensibilité.

Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne situé au musée du Louvre

Nous ne savons pas toujours ce que l’artiste a voulu exprimer. Et ce que nous percevons n’est pas nécessairement ce qu’il ou elle avait imaginé. Une création ne se résume donc pas à son intention initiale : elle prend aussi une autre dimension dans la rencontre avec celui ou celle qui la découvre.

De cette rencontre est singulière nait un lien et cette rencontre ne suppose pas que nous possédions toutes les clés pour comprendre une création. Elle commence parfois simplement par une question, un étonnement, une émotion ou une envie d’en savoir davantage.

L’art, une résonance sensible

Enfant déjà, ce qui m’a attirée vers l’art, c’est ce sentiment fabuleux qu’une personne me parlait. Quelqu’un s’adressait à moi, même si parfois des siècles nous séparaient. Comment une peinture réalisée dans un autre temps, dans un autre contexte, pouvait-elle encore me toucher, m’interroger, voire me donner envie de réfléchir ? L’art m’invitait à regarder autrement, à envisager d’autres possibilités, à découvrir des manières différentes de percevoir le monde. Il me faisait comprendre que ma façon de voir n’était pas la seule et qu’il existait d’autres sensibilités, d’autres histoires, d’autres manières de vivre et de ressentir.

Kubra Khademi « Celles qui terrassent le Dragon ». Sculpture monumentale en céramique vue à l’espace d’art Le Quadrilatère à Beauvais

Et ce lien devient partage et ouverture permettant de découvrir d’autres cultures, d’autres imaginaires, d’autres rapports au monde. Une création artistique peut nous donner accès à une expérience qui nous est étrangère sans que nous ayons besoin de parler la même langue. Nous ne comprenons pas nécessairement tout ce que nous voyons ou entendons, mais nous pouvons nous laisser toucher, nous interroger et chercher à comprendre. L’art peut susciter quelque chose en nous avant même que les mots interviennent. Il parle aussi de ce qui traverse nos existences, par-delà les siècles et les frontières : l’amour, l’amitié, la peur, la tristesse, le bonheur, la perte, l’espoir. Autant d’expériences que nous vivons, chacun.e à notre manière, mais dans lesquelles nous pouvons parfois nous re-connaître.

Vernissage de mon exposition de 2016 à la Galerie Les MétamorphoZes située à Valaire

Et quand certaines émotions sont difficiles à exprimer avec des mots, l’art leur donne une forme, une couleur, un mouvement, une présence. Il rend visible. Une création peut nous arrêter, nous happer, nous bouleverser, sans que nous sachions pas toujours expliquer pourquoi. Une même peinture peut émouvoir une personne, en laisser une autre indifférente et en agacer une troisième. Là où certains voient de la beauté, d’autres perçoivent de la tristesse, de la violence ou de l’étrangeté. Nous ne regardons pas seulement ce qui est devant nous. Nous regardons aussi avec notre propre histoire, nos souvenirs, nos émotions et nos expériences. Une création peut ainsi devenir le support de lectures différentes, parfois contradictoires, ce que nous percevons ne dépend pas uniquement de ce qui est représenté, mais aussi de ce que nous y apportons.

C’est peut-être là que commence le lien : dans cette possibilité de découvrir que nous ne ressentons pas tous la même chose devant un même objet, et que ces différences peuvent aussi devenir une occasion d’échange.

Une rencontre pas toujours accessible à tous…

Mais si l’art peut nous ouvrir au monde et aux autres, encore faut-il pouvoir accéder à cette rencontre.

La culture est souvent présentée comme un bien commun, une ouverture sur le monde à laquelle chacun devrait pouvoir accéder. Pourtant, la possibilité de rencontrer l’art ne se résume pas à l’existence d’un musée, d’une galerie ou d’un lieu d’exposition. Le coût d’une visite, mais aussi le temps dont on dispose, la distance à parcourir, les habitudes culturelles, l’éducation peuvent entraver la possibilité de rencontrer de l’art. Certaines personnes franchissent naturellement la porte d’un musée ; d’autres n’osent pas, ne savent pas ce qu’elles pourraient y trouver ou ne s’y sentent tout simplement pas à leur place. Dans L’Amour de l’art4, publié en 1966, le sociologue Pierre Bourdieu et Alain Darbel ont étudié les liens entre la fréquentation des musées, les conditions sociales et la familiarité avec les codes culturels. Leurs travaux invitent à ne pas considérer le goût pour l’art comme une simple disposition individuelle, indépendante de notre histoire et de notre environnement.

L’accès à la culture ne dépend donc pas seulement de l’existence d’une offre culturelle ou d’être au courant d’événements en cours. Il dépend aussi des possibilités concrètes de la rencontrer, de se sentir légitime pour la découvrir et de pouvoir s’en saisir. L’entrée d’un musée ou d’une exposition peut être gratuite sans que cela suffise à rendre l’expérience accessible à tous. Il faut parfois oser entrer, savoir que l’on a le droit de ne pas comprendre, se sentir légitime pour regarder et exprimer son ressenti. Il faut aussi avoir eu l’occasion de découvrir certaines formes artistiques, de les fréquenter, de se familiariser avec elles. L’art peut être une porte ouverte sur le monde, mais tout le monde ne dispose pas nécessairement des mêmes clés pour la franchir. Cette question m’interroge aussi en tant qu’artiste. Comment aller vers l’autre, notamment vers celles et ceux qui ne fréquentent pas spontanément les lieux culturels ? Comment montrer son travail sans donner le sentiment qu’il faudrait déjà connaître l’histoire de l’art ou en maîtriser le vocabulaire pour pouvoir l’apprécier ?

Vernissage de mon exposition à la librairie Thaurd (Le Mans) en mars 2026

Les réseaux sociaux peuvent constituer une première porte d’entrée, une façon de montrer une création, de partager un regard, de susciter une réaction. Puis viennent parfois les rencontres en salon, les échanges en exposition, les discussions qui se prolongent. Prendre le temps de montrer son travail, mais aussi de se montrer un peu soi-même, peut permettre créer un lien. Il ne s’agit pas forcément de provoquer de grandes discussions : parfois, un commentaire, un sourire ou quelques mots échangés. Je suis convaincue que chacun peut être touché par une création sans connaître son histoire, son courant artistique ou les intentions de son auteur. Le ressenti de celui ou celle qui regarde a aussi sa valeur. Il n’a pas besoin de prendre la forme d’un discours de spécialiste ou d’explication pour parler de son ressenti. Mais cette rencontre ne devrait pas reposer uniquement sur les initiatives individuelles des artistes. Elle suppose également des lieux, des dispositifs, des politiques culturelles et des occasions de découverte qui permettent à des personnes aux parcours différents de se retrouver autour de la création.

L’art comme espace de liberté et d’émancipation

Cette capacité à ouvrir des possibles, à faire évoluer les représentations et à permettre à chacun de trouver sa place est également mise en avant par la Fondation de France. Dans son article L’art : une ode à la confiance et à la liberté5, publié en décembre 2024 à la suite d’une table ronde consacrée à ces questions, plusieurs intervenants évoquent le rôle de l’art dans l’émancipation, la confiance en soi et l’inclusion. La création peut donner à des personnes la possibilité de (re)découvrir leurs capacités, de se projeter autrement et de rencontrer des univers dont elles se sentaient éloignées.

L’art peut donc contribuer à ouvrir un espace où chacun peut expérimenter, imaginer, prendre la parole et envisager d’autres possibilités. Il ne transforme pas nécessairement une vie à lui seul, mais une rencontre artistique peut parfois constituer un point de départ.

Rétrospective de Salvadore Dali au centre Pompidou qui a eu lieu du 21 novembre 2012/25 mars 2013)

L’art ne se réduit pas à une volonté de convaincre, même s’il peut parfois servir une cause, défendre une idéologie ou chercher à influencer nos perceptions. Il peut aussi nous mettre face à nous-mêmes, nous interroger, nous obliger à regarder ce que nous préférerions parfois ignorer. L’art n’a pas pour seul rôle de célébrer la beauté. Il peut explorer le laid, le mauvais, le vil, le sale. Il peut déranger, provoquer, mettre mal à l’aise. Il peut montrer la violence, les injustices, les contradictions de nos sociétés et les parts moins glorieuses de l’être humain. Certaines créations nous révoltent, d’autres nous révulsent. Nous pouvons ne pas les aimer, les rejeter, les contester. Mais elles peuvent aussi nous amener à nous questionner, à confronter nos points de vue et à discuter de ce qui nous divise car le lien social ne se construit pas uniquement dans l’harmonie et l’équilibre. Il peut également naître du désaccord, de la confrontation et de la découverte de ce qui nous distingue. Encore faut-il accepter de regarder, d’écouter et de laisser une place à ce que l’autre perçoit…

Pour autant, l’art ne rend pas automatiquement plus libre, plus tolérant ou plus ouvert. Une image peut servir à manipuler, une représentation peut renforcer des préjugés, une création peut être instrumentalisée. Ce n’est pas parce qu’un message prend une forme artistique qu’il échappe à toute intention de convaincre, de séduire ou d’influencer. Mais, la liberté artistique constitue elle-même un enjeu essentiel. Dans son document consacré à la liberté artistique, l’UNESCO6 rappelle que celle-ci implique notamment le droit de créer sans censure ni intimidation, de diffuser des expressions culturelles diverses et de participer à la vie culturelle. Elle souligne également que la liberté des artistes reste menacée dans le monde, par la censure, les pressions, l’emprisonnement, les menaces physiques et, dans les cas les plus graves, les assassinats.

La liberté de création n’est donc pas une question abstraite. Elle concerne la possibilité, pour les artistes, d’exprimer des idées, des sensibilités et des visions du monde, y compris lorsqu’elles dérangent. Elle concerne aussi la possibilité, pour chacun, de découvrir ces expressions et de participer à la vie culturelle. Défendre l’art comme espace de liberté, ce n’est pas affirmer que toute création est nécessairement émancipatrice. C’est reconnaître l’importance de préserver la possibilité de créer, de montrer, de regarder, d’interpréter et de débattre, sans que ces libertés soient arbitrairement empêchées.

L’art comme espace de discussion

À l’ère de notre société hyperconnectée, donner son opinion semble être devenu ordinaire. Chacun peut prendre la parole, réagir, commenter, défendre son point de vue, parfois avec conviction, parfois avec virulence. Pourtant, exprimer une opinion ne signifie pas nécessairement entrer en dialogue. Il devient parfois difficile de prendre le temps d’écouter et d’essayer de comprendre le point de vue de l’autre.

L’art peut-il nous aider à retrouver cet espace de discussion ?

Je ne pense pas qu’une peinture, un livre ou une photographie puissent mettre tout le monde d’accord mais cela permet de se retrouver. Nous pouvons commencer par dire ce que nous voyons, ce que nous ressentons, ce que nous comprenons ou ne comprenons pas. Puis découvrir ce que l’autre y perçoit, confronter nos interprétations, chercher à comprendre ce qui nous rapproche ou nous distingue. Et parfois, nous interroger ensemble sur ce que l’artiste a voulu exprimer. La création devient alors un intermédiaire, une occasion de se rencontrer autrement. Elle peut nous donner à voir ce que nous n’avions pas remarqué, nous faire entendre un autre point de vue, déplacer un peu notre regard. D’un échange peut simplement ouvrir des chemins différents sur une même œuvre.

Vernissage de mon exposition de 2016 à la galerie Les MétamorphoZes située à Valaire

Si une œuvre peut traverser les siècles pour venir nous parler, si elle peut toucher une personne qu’elle n’a jamais rencontrée, alors elle nous rappelle quelque chose d’essentiel : nous ne sommes pas aussi isolés ou seuls dans cette expérience ! L’art est peut-être cela aussi : une manière de faire circuler nos histoires, nos émotions et nos imaginaires. Une manière de nous relier les uns aux autres, non pas parce que nous ressentirions tous la même chose, mais parce que nous pouvons nous retrouver autour de ce qui nous touche, nous questionne ou nous distingue.

L’art ne crée pas toujours le dialogue et les rencontres qu’il suscite ne sont pas nécessairement plaisantes, mais il arrive qu’une image, un livre ou quelques notes de musique ouvrent un espace entre des personnes qui, sans cela, n’auraient peut-être rien eu à partager. En cela, l’art crée des résonances entre les personnes, parfois entre des univers que tout semble opposer. Et c’est fabuleux.

Exposition lors du festival Plumes et Pinceaux en mai 2025

  1. Daniel Arasse, On n’y voit rien. Descriptions, Denoël, 2000 ; réédition en Folio essais, Gallimard, 2003. Une réflexion sur le regard, les détails et les surprises de l’observation d’une peinture. ↩︎
  2. Redécouvrez cette formidable série de podcast de 25 épisodes dans lesquels Daniel Arasse nous invite à regarder et nous faire happer à travers l’histoire de l’art https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-histoires-de-peintures-par-daniel-arasse#about ↩︎
  3. Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé, La Fabrique, 2008. Une réflexion sur l’activité du spectateur, l’interprétation et l’émancipation. ↩︎
  4. Pierre Bourdieu et Alain Darbel, L’Amour de l’art. Les musées d’art européens et leur public, Les Éditions de Minuit, 1966. Une étude sociologique des publics des musées et des inégalités de familiarité avec la culture. ↩︎
  5. Fondation de France, L’art : une ode à la confiance et à la liberté, 2 décembre 2024. Réflexions et témoignages sur l’art comme vecteur d’émancipation, de confiance et d’inclusion ↩︎
  6. UNESCO, Liberté artistique. Présentation des droits liés à la liberté artistique et des menaces qui pèsent sur elle. ↩︎
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