Quand ce que je vis transforme ce que je crée

Quand ce que je vis transforme ce que je crée

Réflexions sur la création, les bouleversements et le temps

Quand la vie bouscule ma création

Souvent, l’atelier est un refuge, cet endroit où je peux laisser les tracas du monde à la porte. Mais il m’arrive parfois d’y entrer avec mon histoire, mes préoccupations, mon corps, mes joies et mes blessures.

Les événements extérieurs influencent ma création. Dit comme ça, cela paraît être une évidence, mais pas lorsque l’on traverse ces événements ou des périodes compliquées qui ont une incidence sur la création. Perte de motivation, fatigue, difficulté à se concentrer, changement de rythme, blocage, voire abandon de projets : voici quelques conséquences possibles qui perturbent la créativité. Mais je m’aperçois aussi que certains événements peuvent être des opportunités, parce qu’ils viennent perturber ma zone de confort. Cette zone où tout est facile, stable et semble venir naturellement. Ce lieu familier où souvent les choses se répètent, où les habitudes prennent leurs aises et où, parfois, ce qui se passe n’est qu’une répétition sans remise en question.

C’est confortable, mais la vie, elle, ne l’est pas toujours !

Et ce qui ressemble à un blocage n’est peut-être pas un arrêt de la création, mais une transformation de celle-ci. Il peut faire naître de nouvelles inspirations ou donner besoin de créer autrement. Parfois, les événements permettent aussi de se réaligner. Ils deviennent des signaux qui nous remettent sur une autre voie, pour aller au-delà ou simplement parce qu’ils nous ont changés.


Quand le deuil bouleverse ma création

La mort de ma mère a profondément bouleversé ma création artistique et, plus globalement, une certaine vision de ma vie. Mais avant son décès, la maladie avait déjà commencé à faire un certain travail d’adaptation et à me préparer à l’idée de la fatalité.

Au fil de l’évolution de la maladie, les pensées et les émotions se bousculaient. J’ai parfois eu besoin d’extérioriser, et l’art a été un besoin et un soutien, surtout lorsque les émotions débordaient. La création a été bloquée par moments, intense à d’autres. Passer du trop-plein au vide est compliqué et, dans ces moments de vide, je prends le temps de faire du tri. L’art est parfois en retrait, car il m’a fallu du temps pour comprendre et surtout digérer. Je le constate dans mon travail comme dans ma vie personnelle :

le temps et la patience sont de bons conseils et de bons révélateurs.

Je me retrouve face à ces dizaines de feuilles de papier gribouillées, remplies de couleurs, de toiles non achevées. Il y a des idées, mais… Certaines créations sont effacées, d’autres reprises. Cela a été toute une adaptation et une réadaptation. Le tri pour continuer d’avancer est primordial, et les blocages et les vides peuvent aussi aider à redémarrer. C’est assez épuisant, je vous le confesse…


Ce que je crée n’est pas toujours ce que je montre

Depuis un an que ma mère est morte, je vois que le temps fait son chemin. Il aide, apaise, ne répare pas et ne répond pas à toutes mes questions. Mais j’ai essayé de faire quelque chose de notre relation, de cette épreuve que beaucoup traversent, mais pas de la même façon, car chacun a son propre lien avec sa mère. Si le sujet est universel, ma façon de le percevoir est la mienne. J’ai eu besoin de lire des livres de personnes qui racontent leurs liens avec leur mère. Certains résonnent, questionnent et nourrissent tout cela.

Dorénavant, je prends aussi davantage le temps de laisser reposer certaines créations, quitte à en laisser beaucoup de côté et à ne jamais les présenter. Elles reflètent un moment, une pensée, mais ne sont pas forcément révélatrices de mon travail ou, en tout cas, n’apportent pas forcément quelque chose au fil conducteur de ma démarche.

C’est à ce niveau que je deviens vigilante sur ce qui relève du thérapeutique, de l’ordre du besoin, et sur ce qui doit être donné à voir et rester cohérent avec ce que je présente de mon travail.

Tout ce que je crée n’a pas nécessairement vocation à être montré.


Quand les mots prennent le relais

Lorsque la peinture ne suffit plus à contenir ou à explorer ce que je vis, les mots prennent le relais.

Après avoir créé et mis en images, j’ai eu besoin d’écrire, de poser des mots et de construire une histoire autour de ce travail de deuil. Faire quelque chose de ce qui m’arrive et de ce que je traverse est un moyen de s’ancrer, de prendre possession de ce qui s’est passé et d’en prendre conscience.

L’écriture devient complémentaire de mon travail artistique et je la mets plus en avant maintenant. J’ai toujours écrit et tenu des journaux au fil du temps. Ils sont le reflet de mon évolution personnelle, parfois un espace de déversement ou de questionnement. J’y note des citations, des choses à creuser, des idées. Et, pour l’écriture d’un récit, je vois peu à peu se dessiner l’architecture d’une histoire qui prend forme comme un tableau. Ces mots ne servent pas seulement à poser des pensées ou des émotions. Le récit réinvente, creuse, questionne autrement.

Mais il n’est pas nécessaire de vivre un bouleversement majeur pour perturber ma façon et mon envie de créer.


Quand mon esprit reste ailleurs

D’un naturel assez anxieux, j’arrive avec l’âge à relativiser au mieux et de mieux gérer mon stress. Mais, il suffit d’une dispute, d’une inquiétude, d’une réflexion blessante, d’un problème avec un proche, ou simplement de quelque chose qui n’est pas résolu, pour occuper une grande partie de mon espace mental. Ces soucis poussent mon cerveau à chercher des explications et parfois à remplir les vides. Dans ces périodes, je suis dépassée. Je ne suis pas aussi concentrée, attentive et efficace que je le devrais.

J’arrive heureusement à faire le vide. Parfois, j’écris : ça fonctionne, cela extériorise ce que je ressens et je peux passer à autre chose. En parler avec quelqu’un peut aussi être d’une grande aide, car c’est un moyen de mettre des mots et de prendre de la distance.

Mais, je suis dans l’atelier, mais une partie de moi est préoccupée et ailleurs. C’est là que je reconnais que l’art n’a pas vocation à tout résoudre et que la relation aux autres et la qualité des liens entretenus sont primordiales à l’équilibre.

Je suis artiste, oui, mais pas que. Je suis également fille, mère, amie, femme, amoureuse, connaissance, tante, cousine… Et puis, même si je parle beaucoup de moi à travers mon travail, il y a quelque chose dont j’essaie de parler de plus en plus :

ma relation avec mon propre corps.


Quand mon corps entre dans l’atelier

Mes préoccupations ne sont pas les seules à franchir la porte de l’atelier. Mon corps aussi y entre avec moi. Cette année, un autre événement a perturbé mon quotidien créatif : la chaleur.

J’ai dû adapter mon atelier, le calfeutrer et ne plus voir l’extérieur. Là aussi, cela pèse sur le moral, car la chaleur a des conséquences sur la motivation et un réel impact physique sur ma capacité à travailler. Je n’arrive pas à peindre comme je le voudrais, car je peins souvent debout et, si je m’agite un peu, je suis déjà en sueur au bout de quelques minutes. La chaleur empêche également la concentration et a eu un impact sur mon énergie. J’ai donc opté majoritairement pour le dessin et privilégié la peinture le matin, avant la montée des températures. Je n’avance pas comme je le voudrais sur certaines peintures en cours qui sont essentielles pour moi. C’est un peu frustrant.

Et pareil lorsque les températures chutent le syndrome de Raynaud apparu depuis quelques mois me met quelques contraintes supplémentaires.

Le corps, mon corps qui approche de la cinquantaine, me joue aussi des tours.


Créer avec un corps qui change

Comment continuer à créer lorsque mon corps ne répond plus tout à fait comme avant ?

Avec l’arrivée des symptômes de périménopause1 et les bouffées de chaleur, les problèmes de sommeil, le stress amplifié et les douleurs articulaires, ce ne sont pas seulement des symptômes isolés. Ils finissent par modifier ma manière de travailler. Je le souligne parce que c’est un sujet dont on parle de plus en plus grâce à de nombreuses personnalités comme Élodie Gossuin2 . Il faut que les choses soient dites et banalisées pour nous aider à les accepter, mais aussi pour que cette période soit reconnue comme une étape parfois difficile dans la vie d’une femme.

Par ailleurs, la fatigue change et perturbe mon rythme et me demande de lutter pour ne pas m’endormir parfois en pleine journée ! Je dois accepter de ne pas réussir à faire tout ce que j’avais prévu. Le sommeil influence une journée entière : la concentration est différente, la journée semble plus longue et passe parfois lentement avant le repos que j’espère salvateur pour retrouver de l’énergie. Les bouffées de chaleur sont gênantes et parfois difficiles à gérer. Les douleurs ont un impact sur les gestes artistiques comme sur ceux du quotidien. Le brouillard mental est peut-être le plus perturbant. Penser devient plus compliqué, je cherche mes mots, j’oublie des choses. Et tout cela, avec les fluctuations hormonales qui amplifient parfois les émotions, me rendent irritable et compliquent la gestion de mon stress.

Après des années à apprivoiser mon corps et à m’accepter, voilà qu’il faut encore composer avec mes hormones et revivre une autre forme de puberté au mitan de la vie, période aussi compliquée des bilans sur ce que l’on a accompli ou qu’il reste à accomplir…


Apprendre à créer autrement

Alors, je continue à apprendre : à relativiser les événements, à prendre moins à cœur certaines choses pour éviter le stress, à m’entourer, à me faire plaisir et à ne pas culpabiliser de ne pas être rentable ou de ne pas y arriver certains jours.

J’apprends que la création artistique ne consiste pas seulement à produire. Elle consiste aussi à apprendre à composer avec ce qui est là : la vie, ses joies et ses peines, et mon corps, qui n’est pas simplement un espace à habiter, mais un espace à écouter.

Cela signifie pour moi :

  • accepter de ralentir ;
  • adapter mes journées ;
  • explorer de nouvelles techniques ;
  • écrire plutôt que peindre ;
  • ne rien produire certains jours sans culpabiliser ;
  • être davantage à l’écoute de mon corps ;
  • cultiver la bienveillance autour de moi.

Peut-être que créer quand la vie nous bouscule, c’est aussi accepter que notre manière de créer évolue avec nous. Le temps ne répare pas nécessairement tout. Il ne règle pas tous les problèmes non plus, mais il transforme notre manière de faire face à ce qui nous est arrivé.

Même si le temps passe malgré tout, je lui fais confiance.

Un nouvel article sur la création, les bouleversements, le corps, le temps… et la nécessité d'apprendre à créer autrement.
  1. https://www.universite-paris-saclay.fr/actualites/menopause-un-tabou-demystifier-pour-la-sante-des-femmes ↩︎
  2. https://www.instagram.com/elodiegossuin/?hl=fr ↩︎
Please follow and like us:

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *.

*
*

Follow by Email
Facebook
YouTube
LinkedIn
Instagram
Tiktok
Mastodon
THREADS
BLUESKY

Mon autre activité :